La tête dans les étoiles du désert du Thar

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Tout a commencé par une conversation animée sur les relations politiques entre l’Inde et le Pakistan. On aborde un sujet un peu tabou et on entre enfin dans une vraie conversation avec un local. C’est finalement une conversation précieuse et rare, à notre plus grande déception les discussions avec les locaux sont très basiques, soit à cause de la langue même si je me débrouille en hindi, soit parce qu’il s’agit finalement d’une relation uniquement commerciale. Nous apprécions donc l’échange avec Ragu, originaire d’un village proche de cette frontière qui n’existait pas il y a encore 70 ans. Jaisalmer est la dernière ville avant la frontière. Il nous explique que sa famille a été séparée lors de la Partition et que sa tante est restée de l’autre côté, au Pakistan, un peu par erreur, sans se rendre compte qu’elle ne pourrait plus jamais revenir. Ils n’ont jamais réussi à la revoir.

Le lendemain nous rejoignons notre guide au parking, à l’entrée du Golden Fort de Jaisalmer. Nous nous entassons gaiement à l’arrière d’une Jeep avec un groupe de touristes israéliens. Les garçons sont grands et se cognent la tête dans les barres du toit. Les filles sont à l’avant pour le plus grand bonheur de notre chauffeur et prennent carrément la stéréo en otage. Nous sommes donc au milieu de nulle part, en direction du désert, dans une ambiance digne des plus grandes boîtes de nuit internationales ! Il fait chaud et le chauffeur frime en montrant aux filles son pare-brise avant « ouvrant ».

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IMG_3479Nous faisons un arrêt « photo touriste » dans un « oasis » c’est-à-dire une immense flaque d’eau puis dans un faux village ancien, soi-disant hanté. Il s’agit vraiment de ruines en rénovation, rien de culturel ni d’innovant, nous commençons à nous inquiéter de la suite. Le tour est long puisqu’il n’y a strictement rien à voir. C’en est presque drôle, en tous cas les indiens se marrent bien. Nous partons pour une nuit dans le désert, nous avons choisi le parcours « non-touristique », l’option qui nous semblait la plus authentique…

Nous remontons dans la Jeep et arrivons à un endroit avec trois maisons, des enfants et des chameaux. C’est ici que le voyage en Jeep s’arrête pour la Princesse et le Backpacker. Karan Singh, propriétaire et éleveur de chameaux sur plusieurs générations nous briefe et nous fait monter sur Pappu et Raju, deux frères chameaux. C’est une expérience intéressante et terrifiante, surtout en descente ! C’est surtout une expérience drôle et inconfortable, je pense avoir réussi à me faire des bleus au coccyx ! Les chameaux mangent tout ce qui passe et se font réprimander par leur maître. Karan Singh est très attaché à ses chameaux et les traite bien, il en a trois et s’est occupé d’eux toute sa vie. Nous arrivons au campement pour le coucher de soleil, c’est beau et ça repose d’être dans un endroit naturel où l’homme n’a aucune prise.

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Nous retrouvons le groupe d’israéliens et une américaine, qui flirte carrément avec son guide. Il l’a même emmenée dans son village et l’a présentée à sa famille, c’est sûr que des blondes aux longs cheveux on n’en voit pas tous les jours dans le désert du Thar,c’est l’exotisme !

L’apéro est servi, le chai est trop bon et on fait frire des beignets de pommes de terre et d’oignons. Il y a aussi des chips multicolores. Commence alors l’atelier « fais ton chapati dans le sable », inutile de se dire que personne ne se lave les mains, ni avant, ni pendant, ni après. Un petit groupe se forme autour du feu et du cuisinier qui prépare la pâte à base d’eau et de farine (atta). Nous nous appliquons à former des boules puis à aplatir les galettes sans aucun ustensile. Le cuisinier se moque gentiment de nous et fait cuire nos créations artistiques. Je finis par prendre le coup de main après avoir produit des chapatis à trous ! Il y a un peu de sable, en même temps ça croustille.

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L’Apéro est servi!
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Miam miam le chapati plein de sable

Nous nous mettons « à table » tous ensemble autour du feu de camp. Dans le désert on revient à l’essentiel, l’essentiel ce sont les éléments, l’eau et le feu, et la nature. Cette nature que nos guides connaissent par cœur, ils savent quels insectes se baladent à quelle période de l’année et quels animaux on peut rencontrer le soir si on s’éloigne du campement. Ce sont des hommes très débrouillards, ils savent tout faire et savent que dans le désert ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Le premier village est à des heures de route et on ne parle même pas d’infrastructures médicales. C’est dans ces moments que des vies qui n’ont rien en commun se croisent, on apprend les uns des autres et c’est beau. Les israéliens nous racontent qu’ils sortent tous de leur service militaire obligatoire. Certains étaient dans l’armée de terre tandis que d’autres travaillaient pour les services de renseignements. A côté, l’Inde ça les repose !

Traditionnellement de nombreux israéliens font un long voyage en Inde après leurs 2 à 4 années de service militaire obligatoire, ils vont tous dans les mêmes endroits, Jaisalmer, Udaipur, Pushkar et Rishikesh par exemple. Ils sont en vacances et font la fête, s’essaient aux sports extrêmes et visitent parfois des plantations de thé (ou d’opium, surtout d’opium et de cannabis en fait). D’ailleurs ils ont rapporté de la bière et des biscuits apéritifs ! L’un d’eux propose des cacahuètes à notre guide, qui refuse poliment car « il ne prend pas de drogue ». Les israéliens ont a priori la réputation de se déplacer avec des « space peanuts » !

Dans notre groupe international nous parlons un peu de tout, de nos vies dans nos pays respectifs, on demande à l’américaine ce qu’elle pense de Trump et les israéliens donnent eux aussi leur avis, ils n’ont d’ailleurs pas tous le même, c’est lunaire comme situation. Une des filles chante et son copain joue de la guitare, elle chante en hébreu. Elle est une voix magnifique et on voit que les indiens sont touchés, la musique a vraiment un pouvoir fédérateur universel.

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Karan, le maître des chameaux, le maharaja du désert, boit son coca dans un verre en inox lavé au sable (et oui le sable c’est propre et on ne va pas gaspiller l’eau) et nous raconte un peu sa vie au village où il retourne dès qu’il fait trop chaud et que les touristes ne viennent plus. Il n’a jamais été marié et n’a pas d’enfants. Dans son village on se marie généralement autour de 18 ans si on est une fille et 21 ans si on est un garçon. Notre guide échange beaucoup avec nous, il est surprenant, il arrive à très bien communiquer en anglais alors qu’il ne sait ni lire ni écrire, il n’a jamais été à l’école mais il est motivé par l’échange avec les touristes, c’est comme cela qui voyage, lui qui brave les dangers du désert mais qui n’a pas encore eu le courage d’aller voir le Taj Mahal en vrai. C’est son rêve et il en parle chaque année avec ses amis. On aimerait tellement l’y emmener.
En me couchant je perds un objet transparent dans le noir, et un indien arrive à la retrouver, comme quoi dans le désert tout est possible !

On se couche, le Backpacker et moi sommes les seuls à ne pas avoir pris de lit, nous dormirons donc dans le sac de couchage, dans le sable avec les scarabés comme compagnie. On me dit qu’ils sont «very friendly », très amicaux, je ne sais pas si ça me rassure ! Après quelques minutes, le silence reprend ses droits, on entendrait une mouche voler et à vrai dire j’entends une fourmi se faufiler dans mon sac pour chercher mes pastilles contre le mal de gorge au propolis ! C’est d’ailleurs sur l’emballage de ces pastilles que j’ai pris mes notes durant cette fabuleuse nuit dans le désert.

C’est une nuit sans lune, jusqu’à ce qu’elle se lève à une heure déconcertante, je n’ai jamais vu ça, elle éclipse les étoiles qu’on voyait pourtant si précisément. D’ailleurs on remarque que les constellations sont « à l’envers », on a tellement l’habitude de les voir de notre Europe natale. C’est fou. Ce spectacle est fascinant et je dors avec mes lunettes pour le voir le plus longtemps possible.

Le soleil se lève sur les dunes de sable et sur notre groupe déjà si attachant. Après le petit déjeuner et un bon chai nous reprenons Jeep et chameaux pour rentrer au Golden Fort, on remet la musique et on apprécie la chance qu’on a eu de vivre cette expérience où l’on aura cuisiné dans le sable, dîné dans le noir et dormi la tête dans les étoiles du désert du Thar.

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2 réflexions sur “La tête dans les étoiles du désert du Thar

  1. Très beau souvenir et très belle expérience dans le désert. Cela me rappelle un peu le safari que j’ai fait en Afrique du Sud, l’impression d’être coupée du monde, dans une nature magnifique, sauvage et paisible à la fois avec laquelle on communie. J’attends les prochains épisodes… Merci Noëlle

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