Merci Michel

Michel,

Il y a un an, nous avons eu l’immense chance de te rencontrer, au détour de ce petit chemin de terre boueux sous ce début de mousson à Varkala, Kerala (tu sais bien « coconut & banana »). Nous avons tout de suite plongé dans une conversation profonde sur la vie, la mort, ton foutu cancer et le bonheur grâce à notre question du moment « selon toi, c’est quoi le bonheur ? ». Tu nous as répondu que pour toi le bonheur c’était d’apprécier les petits plaisir de la vie, avec les gens qu’on aime. Tout simplement.

Plus tard tu avais approfondi ta réponse, en nous expliquant que notre société moderne accordait trop de place au travail – de tripalium en latin qui était un instrument de torture – et qu’à notre âge il était bon de se poser des questions sur le travail, nos talents et nos passions. Tu nous as raconté tes choix de vie et de mode de vie, avec la création de cet AMAP dans ton village de la région roannaise et tu as touché nos âmes de jeunes voyageurs en quête de sens.. Auteur-compositeur passionné et engagé, ton cancer t’avait donné l’opportunité de réaliser un de tes rêves : venir voyager en Inde. Tu avais rêvé depuis ton adolescence de ce pays mystérieux, pour d’autres raisons bien sûr mais qu’importe. Tes proches s’étaient cotisés pour t’offrir ce traitement ayurvédique et cet espoir. Tous les jours tu te levais aux aurores pour suivre ton traitement avec le docteur Bose, Innocent de son prénom, et tous les jours tu prenais ta plume (ou plutôt ton clavier) pour décrire ce que tu voyais dans ce pays de fou. Tous les jours tu appréciais la compagnie et la cuisine de Baby, et tous les soirs tu mettais un point d’honneur à partir pour la plage, pour ton rendez-vous quotidien, serviette à l’épaule, pour un petit saut dans l’océan indien en admirant le coucher de soleil. Chaque coucher de soleil était un cadeau unique, un moment magique et tu savais en savourer chaque rayon, peu importe la douleur qui t’accompagnait ou pas ce jour-là. Tu t’amusais aussi à observer les indiens pudiques à la plage et le défilé des touristes téméraires qui osaient le bikini. Tu pensais à tes proches et à la planète, à l’état de notre planète, à l’écologie et tu as été le premier à participer avec humour et enthousiasme à notre mouvement de la WAVE !

Nous rêvions de rencontrer des voyageurs qui bousculeraient nos plans et tu as exaucé ce rêve. Tu nous as donné envie de rester plus longtemps avec cette joyeuse troupe de IHA. Nous avons emménagé pour quelques jours à la clinique ayurvédique où nous avons décroché des cours avec le docteur Bose, pour explorer ensemble le premier chapitre du texte fondateur de l’ayurveda. Vaste sujet mon ami… Nous nous sommes baladé et arrêté pour admirer les bananiers et les cocotiers et pour apprécier l’expérience client du bureau « edf » local en route pour l’ashram d’un guru progressiste local. Je me souviens avec tendresse de notre soirée « masala fries » en face de l’océan. Merci Michel. On avait besoin de rencontrer quelqu’un comme toi.

Une après-midi, tu nous as invité à visionner avec toi ce merveilleux documentaire « Mon médecin indien ». Regarder avec toi cette patiente occidentale embarquer son médecin français en Inde pour lui montrer la médecine ayurvédique prenait tout son sens. Le Backpacker était né le même jour et la même année que ton fils, backpacker lui-aussi sous les cieux d’Amérique Latine. Le backpacker a aussi vécu cette épreuve du cancer dans son entourage et tout cela vous rapprochait sans que vous n’ayez à le dire. Tu étais fier de lui, et de nous, et tu nous as invité à réfléchir à la place que l’on déciderait de donner au travail et à l’utilité de nos vies, nous qui étions en plein réflexion justement sur le modèle que nous propose la société.

Merci pour tout Michel, pour ces moments partagés, ces réflexions, ces prises de conscience douces et capitales. J’ai envie que tu saches que ton influence a été bénéfique pour notre jeune couple d’aventuriers. J’ai envie de saluer ton courage, toi qui était prêt à accueillir la mort comme une nouvelle expérience de vie. Tu as choisi ton moment pour partir, pour te libérer de la souffrance physique et permettre à ton âme de passer au niveau supérieur. On dit que les âmes voyagent ensemble, dans différentes vies, et j’espère que nos chemins se croiseront à nouveau. J’espère que tu es parti en paix et que les tiens la trouvent progressivement dans ce nouvel épisode de leurs vies.

Cet article est un peu comme une bouteille à la mer. Est-ce qu’il y a le wifi au paradis ? Est-ce que tu es là-bas ou sur la plage de Varkala à profiter de chaque nuance du coucher de soleil ? Je relis les chroniques que tu nous as laissées et j’espère qu’elles seront publiées. C’est réconfortant de lire tes mots, de te retrouver via l’écriture. Merci pour ce beau cadeau Michel. Egoïstement j’ai envie de te quitter sur ces mots, évoquant ta rencontre avec la Princesse et le Backpacker (que nous avions d’ailleurs fièrement « forwardé » à nos mamans respectives et qui ont été touchées) :

« La vie est faite de rencontres dont on tire ou pas d’utiles informations, des discussions impromptues avec un inconnu pouvant parfois avoir un impact décisif sur le cours de notre existence.

Par exemple aujourd’hui, me rendant à la plage pour mon bain quotidien, j’ai rencontré un couple de jeunes Français, dont j’avais cru détecter l’origine du fait de leur accent alors qu’ils s’exprimaient en anglais avec un Indien. Les quelques occidentaux restant dans cette période de basse saison touristique sont d’origines diverses – russes, ukrainiens, français, italiens, américains… et à part les derniers, tout le monde baragouine plus ou moins une sorte d’anglais décontracté, truffé de fautes diverses, mais parfaitement compréhensible – c’est l’essentiel. Avec le temps, on se relâche un peu, laissant nos complexes linguistiques de côté, pour adopter une prononciation et une syntaxe «à l’indienne» qui a pour conséquence d’effacer les marqueurs d’origine des locuteurs. Il devient dès lors très difficile de deviner leur nationalité sans poser la question fatidique : «where are you from?» seule à même de percer à jour cette interrogation primordiale! Ou alors de ruser, en lançant quelques mots en français et guetter la réaction en face. Dans le cas présent, je me suis contenté de clore notre bref échange en anglais par un «salut!» sans ambiguïté quant à mon origine. Aussitôt, la conversation mourante a rebondi pour se poursuivre pendant le restant du trajet jusqu’à la plage. J’apprends que ces deux jeunes, Lauren et Maxime, viennent ici parce qu’ils ont craqué devant le manque de sens de leurs boulots respectifs et de leurs vies trépidantes en région parisienne. Très vite, Lauren m’explique son désir d’approfondir ses connaissances en yoga et son attirance pour l’Ayurvéda, raison de leur escale en Kérala dans leur grand périple indien. Ces deux-là sont spéciaux, l’une franco-indienne, l’autre franco-italien. Après la baignade rituelle, et quelques selfies avec de jeunes Indiens toujours aussi avides de l’exotisme que nous représentons à leurs yeux, je leur propose de venir à Iha, rencontrer le doc qui sera encore là demain.

Samedi matin donc, après le petit déjeuner, je les vois arriver, mes explications d’itinéraire devaient être bonnes car ils ont trouvé sans peine le chemin depuis leur hébergement vers le marché tibétain jusqu’ici. Je fais les présentations. Fidèle à lui-même, le doc est une vraie crème et les accueille avec sa bienveillance coutumière. Très vite, la discussion tourne autour de l’Ayurvéda, et il accepte de leur donner (gratuitement !) le lendemain même un cours d’initiation, me proposant au passage d’y assister – pourquoi pas? Le temps passe vite, c’est bientôt l’heure du déjeuner, Baby installe des assiettes pour tout le monde, y compris Lauren et Max, à leur grand étonnement. Ici, l’hospitalité n’est pas un vain mot, Baby déclare que traditionnellement en Kérala, il y a toujours une assiette supplémentaire pour un humain de passage, et que cela est parfaitement normal. Dans cette ambiance familiale, la discussion s’étire bien au-delà du repas en une longue après-midi philosophique, parachevée par une salutaire expédition à la plage en fin de journée. Un petit crochet par l’hébergement du jeune couple nous fait tomber en arrêt devant un bassin contenant des lotus en fleur, comme un augure positif pour la suite du voyage…

Dimanche 14 mai […] À dix heures pétantes, nous sommes à notre rendez-vous avec le doc pour notre cours d’Ayurvéda qui va s’avérer durer quatre heures…La disponibilité de cet homme ne cesse de m’étonner! On s’installe sur la terrasse ombragée de la piaule des jeunes, il se pointe avec un de ses vieux grimoires – le premier d’une série de six – dénommé Sutra Sthana. Celui-là constitue la base de connaissance générale du sujet. Le livre recueille pas loin de mille versets en sanskrit que l’étudiant doit apprendre par cœur, comme autant de courts poèmes permettant de mémoriser facilement les préceptes et instructions. En école ayurvédique, on est censé avaler cet ouvrage durant la première année…

Chaque verset est suivi d’une explication détaillée des notions qu’il présente, ce premier cours sera consacré à l’étude des quatre premières pages du bouquin… Je noirci mon cahier de notes griffonnées à l’arrache à moitié en anglais, à moitié en français, parsemées de tout un tas de mots malayalam ou sanskrit. Cette brève incursion initiatique dans l’univers de l’Ayurvéda nous permet de prendre la mesure de la richesse monumentale de cette science, car il faut bien la prendre pour ce qu’elle est – une science! Bien sûr, il s’agit aussi d’une série de conseils pour une bonne hygiène de vie, car on considère que la maladie se déclare lorsqu’il y a un déséquilibre dans les trois principes primordiaux vata, pita et kapha, les trois fameuses doshas. Je ne rentrerais pas plus avant dans les détails, sachant que les asiatiques en général sont les champions de la structuration de leurs disciplines, déclinées en différents cas, sous-cas, sous-sous-cas… donnant finalement une complexe subtilité et une infinité de possibles. Ce que je retiendrais ici de ce début de premier chapitre – Ayush kamiya – qui traite du but de la vie (rien de moins!) et de l’hygiène de vie, c’est la nécessité de pacifier l’esprit en évitant de tomber dans les pièges de l’anxiété, de la désillusion, du plaisir sensuel (arff !), de la colère, de la convoitise, de l’arrogance, de la jalousie, de la haine et de la peur. Et de façon plus prosaïque, s’attacher à avoir une bonne digestion, ce qui implique une bonne nutrition, avec le cortège de recommandations qui s’en suit. Beau programme, n’est-ce pas?

Pour le reste, je réalise qu’il faut de longues années d’études pour s’imprégner de cette connaissance, en maîtriser les tenants et aboutissants, avoir soi-même réussi ce travail de pacification interne indispensable, condition préalable à l’ouverture aux autres pour les percevoir, comprendre leur souffrance et y porter remède…

Je conclurai ce chapitre par la réponse du doc à la question ingénue posée par Lauren :«Pour vous, c’est quoi le bonheur?» Après une petite seconde de réflexion, il lâche l’œil pétillant de malice: «Keep calm, and happiness will come!» (Restes calme, et le bonheur viendra)… Oui je sais, il n’a pas vraiment répondu à la question, car il est effectivement quasiment impossible de définir le bonheur, mais il donne une bonne indication de l’état d’esprit qui peut y conduire… C’est déjà ça ! »

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